Création visuelle et IA : qui est maître du jeu ?

Création visuelle et IA :  qui est maître du jeu ?

L’intelligence est un terme générique qui regroupe sous un seul vocable l’ensemble des capacités mentales et cognitives permettant à un humain – ou un animal –  de résoudre un problème ou de s’adapter à son environnement.

Elle se décline presque à l’infini -puisqu’on parle d’intelligence pratique, collective, des affaires – et semble se résumer au cerveau bien qu’on parle aussi de l’intelligence du cœur .. mais il s’agit là d’un autre débat !

Et puis est apparue ce qu’on l’appelle l’intelligence artificielle toujours née du cerveau de l’Homme, mais englobant un ensemble de concepts et de technologies destinés à réaliser des machines capables de simuler l’intelligence initiale donc humaine.

Elle n’est donc plus à proprement parler le fait de l’homme : par extension elle a été adaptée aux machines.

Initialement orientée dans des domaines scientifiques .. elle s’est subrepticement immiscée dans celui des arts.

Le dessin, assisté par l’IA s’apprêterait-il à bouleverser la création visuelle ?

Se pourrait-il que nous nous soyons dépossédés nous-mêmes de ce qui jusqu’à présent n’appartenait qu’à nous, la création artistique, au profit d’algorithmes avancés et de superordinateurs et autres programmes baptisés « réseaux antagonistes génératifs »   dits GAN?

Ce nom barbare est notamment attribué à des algorithmes d’IA également qualifiés de « réseaux de neurones ».

Le crypto art a engendré des artistes numériques qui fournissent à ces programmes des images sources et les paramètrent de façon ce qu’ils soient en mesure de leur dispenser des résultats dignes d’intérêt.

Prenons l’exemple de l’artiste argentine Sofia Crespo. 

Passionnée par les technologies inspirées de la biologie, elle part du postulat selon lequel c’est la vie organique qui utilise des mécanismes artificiels pour évoluer, et accorde un grand intérêt au changement dynamique du rôle des artistes tirant parti des techniques d’apprentissage dites automatiques. 

En examinant les similitudes relevées entre les techniques de formation des images IA et les mécanismes cognitifs et créatifs permettant aux êtres vivants l’Homme de reconnaître leur monde, elle tend à remettre en question le potentiel de l’IA dans la pratique artistique. 

Co fondatrice d’Enthangled Others Studio avec Feliciano McCormick, chercheur et ancien architecte basé à Berlin, tous deux étudient et ouvrent le champ des possibles d’une nouvelle perception de la créativité.

L’approche est singulière : elle se présente comme étant une artiste neuronale pour qui les formes de vie générative et la vie artificielle constituent ce qu’elle appréhende comme une pratique artistique numérique.

Lui est un artiste génératif, concentré sur les questions de biodiversité et de technologies inspirées de la biologie.

Le but est de tirer parti du media numérique sur lequel nous passons tous beaucoup de temps, pour générer un autre type de contact avec la nature.

Ainsi avec ces nouveaux outils, Sofia invente des animaux, ou plus précisément des insectes hyperréalistes, que l’on dirait tout droit sortis d’un manuel de sciences et vie de la terre en ce qu’ils sont pourvus d’antennes, ailes,etc.. Mais ils n’ont pas de tête et semblent avoir subi des mutations génétiques multiples.

Un autre artiste, américain celui-là – Robbie Barrat- a choisi comme cœur de cible 10’000 nus de l ’art classique entrés dans son ordinateur pour être « revisités » et modifiés par un « combat d’algorithmes »générant des masses aux teintes roses et marrons sans plus aucune commune mesure avec les nus de la Grèce Antique.

Pour la petite histoire, ce pionnier du crypto art avait été sollicité en 2018 par le collectionneur Jason Bailey, à la faveur de l’une de ses interventions à Londres chez Christie’s, pour produire des vignettes numériques remises en cadeau au public. Si ces vignettes ont été boudées par les collectionneurs présents ce jour-là -qui n’ont pas compris à l’époque l’intérêt présenté par cet art numérique…l’une d’elles « Nude Portrait#7frame#64  »s’est vendue en mars 2022 pour 750’000 euros chez Sotheby’s.

Il faut croire toutefois que l’argent ne fait pas tout puisque Robbie Barrat, frustré de n’être cité que pour le prix ..et non l’image elle-même, ne compte pas donner suite à la commercialisation d’autres NFT’s

Est également présent dans nos mémoires le « scandale » du premier tableau créé par algorithme en 2018 – Portrait d’Edmond de Belamy – , signé d’une formule mathématique, estimé à 7’000 $ et adjugé à plus de 430’000 $ par Christie’s à New York..

Les questionnements légitimement soulevés sont d’ordre philosophiques.

Ainsi les algorithmes permettraient à tout un chacun, sans aucune formation ou initiation artistique préalable de produire du visuel… ?!!

Qui plus est, en exploitant l’aptitude des ordinateurs à apprendre par eux-mêmes à partir d’exemples, pour créer en imitant, il n’y a  plus de limite dans la conception au sens large  qui peut concerner poèmes, musiques, scénario,  tableaux….

Doit-on s’en émouvoir ?

C’est sans doute le mot « intelligence » qui inquiète lorsqu’il est affublé de l’adjectif « artificielle ».

Comme le fait très justement remarquer Nathalie Bachand, commissaire indépendante spécialisée dans la problématique du numérique et de son émergence dans l’art contemporain, l’usage des algorithmes dans les arts ne date pas d’aujourd’hui. « Et ils n’ont ni autonomie, ni libre arbitre ».

L’homme reste donc à priori encore Maître du jeu. Mais avec l’accessibilité croissante de ces GAN et les progrès induits par la recherche en la matière la question à se poser est : jusqu’à quand ?